Pouvons-nous faire confiance en notre intuition?

En tant qu’investisseur en Capital Venture, vous devez sélectionner une entreprise sur 10 dans laquelle investir.

Votre temps est extrêmement limité. Il y a beaucoup de critères. Vous avez lu les longs résumés des entretiens, business plans, rapports de due diligence pour chacune d’elle.

De quelle manière procédez-vous afin de prendre votre décision finale? Pouvez-vous faire confiance à votre intuition?

L’intuition et les heuristiques

Lorsque l’on utilise notre intuition (voir Système 1) pour prendre des décisions, on utilise généralement un système d’heuristiques.

Les heuristiques désignent toute approche qui nous aide à prendre des décisions rapidement et efficacement, même si elles ne sont pas toujours optimales ou rationnelles (raccourcis mentaux, décision “au doigt mouillé”…).

Les heuristiques sont une manière efficace de résoudre rapidement des problèmes complexes. Cependant, la réponse donnée est souvent approximative, ou même fausse.

Dans le système de Kahneman, les heuristiques sont utilisées par notre Système 1, tandis que notre Système 2 correspond à nos décisions réfléchies.

Pour reprendre l’exemple de notre choix d’investissement, l’approche Système 1 consisterait à choisir une entreprise de manière intuitive, après avoir lu tous les documents.

L’approche analytique du Système 2 consisterait, par exemple, à créer un fichier excel résumant et quantifiant tous les aspects positifs et négatifs de chaque entreprise.

Quelle est l’approche la plus efficace? Les recherches en sciences cognitives montrent que la réponse dépend fortement du contexte.

Critère 1: Familiarité

Le premier aspect à considérer est de savoir si nous prenons les décisions dans un contexte familier ou non.

Est-ce la première fois que nous sélectionnons ce type d’entreprises ou est-ce une situation à laquelle nous sommes confrontés chaque mois?

Les heuristiques sont en effet pour la plupart basées sur nos expériences passées. Plus précisément, les recherches en économie comportementale ont montré qu’elles sont basées sur un modèle d’apprentissage Bayesien.

Nous avons une croyance a priori, par exemple, sur le lien entre le fait d’être une femme CEO et être un entrepreneur à succès. Nous mettons cette croyance à jour à chaque fois que nous sommes confrontés à ce type de situation. Plus nous sommes confrontés à ce type de situation, plus notre cerveau collecte de l’information, et plus son appréciation se rapproche de la réalité.

Ces croyances a priori nous aident à prendre des décisions rapidement, même en situation d’incertitude.

Un expert en art pourra immédiatement reconnaître qu’une peinture est de Picasso, même si il n’a jamais vu cette peinture. Pour cela, il n’utilisera pas sa pensée analytique, mais son intuition, basée sur ses nombreuses expériences passées. Il aura néanmoins des difficultés à expliquer en détails pourquoi il est convaincu que l’auteur du tableau est Picasso.

Au contraire, pour un béotien en matière d’art, la seule solution pour identifier l’auteur du tableau sera d’utiliser une approche analytique (date, couleur, sujet, style…).

Comme l’identification de l’auteur d’un tableau implique de prendre en compte de très nombreux facteurs, pas toujours simples à objectiver, l’analyse risque d’être longue, laborieuse, et très probablement moins fiable que l’avis intuitif de l’expert.

Si nous appliquons cette logique à l’exemple de l’investissement en VC, également très complexe et difficilement objectivable, l’expert en investissement aura intérêt à faire confiance à son intuition, tandis que le béotien devra plutôt adopter une approche analytique, dans la mesure du possible.

Pour en savoir plus sur le mécanisme bayésien de notre cerveau:

Critère 2: Nombre de critères

Beaucoup d’expériences cognitives ont montré que notre Système 2 analytique a des difficultés à traiter plus de 5/7 critères de choix en même temps.

Prenons l’exemple de l’achat d’une voiture. Si nous nous concentrons sur un nombre limité de critères (ex: prix, couleur, taille, hybride, marque), nous pourrons trouver la meilleure voiture en utilisant notre cerveau analytique.

Si nous nous concentrons sur plus de critères (ex: prix, couleur, marque, look, nombre de sièges, puissance du moteur,…), notre cerveau analytique aura du mal à gérer autant de données sans l’aide d’outils (excel, filtres sur un site de e-commerce…).

Nos décisions risquent alors d’être biaisées. Notre cerveau, en surcharge cognitive, va simplifier la décision à un ou deux critères arbitraires. Par exemple, nous allons choisir la première ou la dernière voiture que nous avons vue, ou celle de notre voisin.

Les expériences cognitives montrent que nous sommes beaucoup satisfaits sur le long terme de décisions prises en nous basant sur notre intuition qu’avec une approche analytique en cas de choix avec de nombreux critères. Par contre, en cas de choix avec peu de critères, l’approche analytique est plus satisfaisante sur le long terme.

Si nous reprenons notre exemple, une approche analytique sera pertinente si le nombre de critères à prendre en considération pour l’investissement est limité et que ces critères sont facilement évaluables.

Par exemple, si la thèse d’investissement du fonds VC est de n’investir que dans des entreprises avec un impact environnemental positif et avec un chiffre d’affaire annuel de plus de 1 millions d’euros, et qu’une seule des 10 entreprises répond à ces deux critères, le choix sera évident.

Si les critères de choix sont très nombreux et difficilement objectivables (potentiel du marché, solidité de l’équipe, incertitudes règlementaires…), l’approche intuitive pourrait être plus efficace. Si une approche analytique est néanmoins privilégiée, il sera nécessaire de s’équiper d’outils (excel, outils de simulations, établissement d’un scoring…) pour aider notre cerveau à traiter cette grande quantité de données.

Critère 3: Temps et effort

Notre cerveau analytique demande presque toujours plus d’effort et de temps que notre cerveau intuitif.

Si votre temps est limité ou que vous êtes fatigué, vous ne serez pas capable d’utiliser correctement votre Système 2.

Vous allez, par exemple, analyser les 3 premières entreprises en détails, puis abandonner. Cette approche sera alors potentiellement bien plus biaisée que si vous utilisez directement votre Système 1 intuitif.

Critère 4: La situation est sujette à des biais personnels

Un dernier aspect à considérer est la connaissance de vos biais personnels qui pourraient influencer vos décisions.

Vous êtes personnellement très sensible au sujet de la biodiversité. Néanmoins, votre fonds ne prend pas en considération des critères ESG dans sa thèse d’investissement à date.

Une des entreprises dans laquelle vous pouvez investir permet de sauver la vie de nombreux mammifères marins, même si la rentabilité de leur plan de développement est douteuse.

Il est fort probable que votre sensibilité pour la biodiversité influencera positivement votre lecture du dossier et vous mènera à prendre des décisions potentiellement en décalage avec la thèse d’investissement de votre fonds.

Si nous identifions que nous pouvons avoir ce type de biais émotionnels dans nos décisions, il sera alors plus pertinent de nous forcer à avoir une approche analytique afin de prendre la décision la moins biaisée possible par rapport à notre objectif initial.

Références

Thinking fast and slow, D.Kahneman, 2001

Antifrigale, Nassim Taleb, 2012